La victoire inattendue d'une chinoise à Roland Garros ne relève pas seulement des échos sportifs. C'est une première, on se souvient que le Chang de Juin 1989 (au moment des évènements de Tian'anmen) n'était pas chinois, mais américain. Aujourd'hui, c'est un évènement qui révèle aux yeus de nos concitoyens, mieux que les bonds du P.I.B, l'émergence de la société chinoise.
Li Na, une jeune femme épanouie, expansive (j'ai noté qu'elle embrasse volontiers, contrairement aux usages chinois), libre! Elle ne doit pas son succès aux cadres du Parti, à la formation technocratique du sport de Pékin, mais à elle-même: c'est une véritable entreprise privée! Elle est le signe de l'aboutissement du rêve de Deng Xiaping. Comme Hu Yaobang et Zhao Ziyang, il rêvait de pousser à leur terme les "quatre modernisations", jusqu'à l'avènement d'une société heureuse. Cette ambition a été freinée par la regrettable bavure de Tian'anmen, que le pouvoir chinois ne veut toujours pas reconnaitre. Deng a du sang sur les mains, avec lui le Parti aurait du faire amende honorable. Il n'est jamais trop tard! Mais dans ces heures terribles, mettons au crédit de Deng qu'il était face à une situation insurrectionnelle, une révolte de la faim et pas seulement un protest étudiant, et un risque de coup d'état stalinien. Avec une partie de l'armée incertaine. Et le spectre d'une nouvelle "Grande Révolution Culturelle Prolétarienne" se profilait, avec ses folies, qui aurait mis à bas sa politique de réformes.
On est encore loin de leur aboutissement, la pauvreté n'est pas entièrement réduite, les conditions de travail, la pollution, la corruption, l'insolence des privilégiés sont toujours de graves facteurs d'injustice. Et Liu Xiaobo témoigne, avec un petit contingent de contestataires, des retards (c'est un euphémisme) de la démocratie.
Maintenant, veillons à ne pas avoir une vision intégriste de la démocratie. C'est une fleur fragile à préserver quand on l'a conquise, à cueillir toute fraiche lorsqu'on a gravi la montagne, comme semble le faire ces jours-ci le monde arabe, peut être l' Afrique subsaharienne. Mais une fleur qui peut être vénéneuse lorsqu'elle ne s'est pas épanouie dans la culture réelle d'un peuple. Il y a vingt-deux siècles que les chinois vivent sous l'Empire, ou tout comme. Il est vécu par l'immense majorité comme le garant de l'intégrité du territoire et de la poursuite du développement. La population souhaiterait, certes que sa monarchie acceptée soit plus juste, bienveillante selon les préceptes, rarement appliqués, de Confucius. Cependant, elle ressent, mieux que nous, les lentes avancées des libertés et des politiques sociales. Ne nous y trompons pas, elles sont inéluctables, même si le temps chinois est plus lent que le nôtre. J'en veux un indice dans la déclaration du "conseiller" Wang, dont nous avons pu admirer, à Roland Garros, la maîtrise de la langue française: " Nous devons désormais faire beaucoup de Li Na". Voilà une vraie révolution culturelle, quand on sait le triste destin des filles à leur naissance, autrefois noyées, encore victimes d'avortements sexistes aprés l'échographie dénonciatrice. Mais aujourd'hui, les paysans ont droit à une retraite et souffrent moins du départ d'une fille. Et la politique de l'enfant unique, d'autre part, est moins rigide. Donc, selon Monsieur Wang, des filles...et des championnes!
Wang, en chinois, "Roi", c'est le nom que j'avais donné à " l' Inconnu de Tian'Anmen". Et si c'était lui?